Le cadre
Une proposition, avec ses limites
Ce projet propose un vocabulaire pour parler des émotions avec plus de nuance. Il ne prétend pas dire ce que les émotions sont vraiment : il offre des mots pour s’y retrouver, et surtout pour voir ce qui sépare chaque mot de son voisin le plus proche.
Un référentiel affirme. Une proposition s’essaie. Les lignes qui suivent disent d’où vient chaque élément, ce qui en a été retenu, ce qui en a été écarté, et ce qui relève d’un choix de conception plutôt que d’un résultat déjà établi.
Le lexique vient de l’Atlas des émotions
L’Atlas of Emotions a été réalisé par Paul et Eve Ekman à la demande du Dalaï-Lama, avec le studio Stamen Design, et mis en ligne en 2016. Il organise le vocabulaire affectif en cinq ensembles (colère, peur, dégoût, tristesse et joie) et attribue à chaque état une plage d’intensité, des déclencheurs et des actions qualifiées de constructives ou destructrices.
Trois éléments en ont été repris.
La granularité
Quarante-six états nommés, alors que la plupart des outils s’arrêtent à une dizaine. C’est la matière première.
Les plages d’intensité qui se recouvrent
L’Atlas ne classe pas les états du plus faible au plus fort. La contrariété occupe 1 à 2, la frustration 1 à 10. Ce n’est donc pas une échelle, c’est une carte : un même état peut être vécu faiblement ou violemment.
La qualification des actions
L’Atlas dit si ce qu’une émotion pousse à faire construit ou détruit, et admet qu’une même action puisse faire les deux. Ce jugement est tranché, parfois inconfortable, et utile.
Ce qui n’a pas été repris
Paul Ekman est surtout connu pour une thèse plus large : il existerait des émotions universelles, reconnaissables à des expressions faciales partagées par toutes les cultures. Cette thèse est aujourd’hui contestée, y compris au-delà du cercle de ses adversaires habituels.
Une revue publiée en 2019 par Barrett, Adolphs, Marsella, Martinez et Pollak conclut que les configurations faciales varient fortement selon les cultures, les situations et les personnes. Une méta-analyse de Durán et Fernández-Dols (2021) trouve que la grande majorité des participants ne produisent pas l’expression faciale attendue de l’émotion qu’ils ressentent. Witkower, Rule et Tracy contestent cette lecture en 2023, non pas sur les chiffres, mais sur le seuil à partir duquel on les juge significatifs. Enfin, les continuateurs d’Ekman eux-mêmes ont abandonné en 2019 l’idée d’une expression faciale signature.
Ce site n’utilise donc aucune image de visage, ne propose aucune reconnaissance d’émotion, et ne présente pas les cinq ensembles comme des espèces naturelles. Ils sont traités pour ce qu’ils sont sûrement : cinq familles densément peuplées du vocabulaire affectif, cinq zones où la langue a beaucoup de mots parce que ces distinctions ont beaucoup servi.
Un point mérite d’être noté : l’Atlas ne repose pas sur les visages. Il décrit des états, des déclencheurs et des actions. La partie contestée n’est pas celle qui a été empruntée.
Le lien au besoin vient de la communication non violente
La CNV, formulée par Marshall Rosenberg, apporte une idée que l’Atlas n’a pas : une émotion signale un besoin, satisfait ou non. Elle donne une direction là où l’Atlas s’arrête au constat.
Cette idée a été reprise, puis corrigée sur un point.
La CNV tend parfois à tracer un trait trop direct, du type « colère égale besoin de respect ». L’équation ne tient pas, parce qu’elle saute une variable. Une même colère peut signaler un besoin de justice, d’autonomie, de considération ou de sécurité.
La règle retenue ici est la suivante : le besoin ne se déduit pas de l’émotion seule, mais du couple formé par la famille d’émotions et ce qui l’a déclenchée. La famille indique la catégorie de ce qui est en jeu. La colère signale toujours qu’une limite a été franchie, sans jamais dire laquelle. Le déclencheur dit laquelle.
C’est pourquoi chaque état propose plusieurs besoins possibles, et jamais un seul. Ce n’est pas une précaution : c’est la structure du modèle.
Précision d’honnêteté : la communication non violente est un modèle de praticien, pas un résultat scientifique, et sa base empirique est mince. Elle est ici la source d’une idée, jamais une caution.
Ce qui ne vient ni de l’un ni de l’autre
Quatre éléments sont propres à ce projet.
L’opérateur honte
L’Atlas ne contient ni honte ni surprise. Ce n’est pas un oubli : le sondage d’experts publié par Ekman en 2016 montre un accord fort sur les cinq familles et un accord faible sur toute émotion supplémentaire. Or la honte est souvent ce qui empêche de nommer le reste. Elle est traitée ici non comme une sixième famille, mais comme un retournement : une émotion prise vers soi, sous un regard. La distinction entre honte et culpabilité (la première portant sur l’être, la seconde sur l’acte) s’appuie sur les travaux de June Tangney.
Plusieurs humeurs par famille
L’Atlas n’en nomme qu’une par ensemble. Deux ou trois sont retenues ici, sous une règle simple : une humeur n’est admise que si elle abaisse le seuil d’un sous-ensemble distinct d’états.
Le champ qui dit ce que le mot fait
Conséquence directe du parti pris exposé plus bas.
Le parti pris
Les mots d’émotion ne sont pas des étiquettes posées sur des faits déjà présents. Les adopter participe à ce qui est ressenti.
Cette position n’est pas neutre, et elle mérite d’être annoncée plutôt que dissimulée. Elle rejoint ce que la recherche appelle la théorie de l’émotion construite, formulée par Lisa Feldman Barrett. Elle s’accorde aussi avec une méta-analyse de neuro-imagerie publiée en 2012 par Lindquist et ses collègues, qui ne trouve pas de correspondance simple entre une émotion donnée et une région cérébrale dédiée.
Conséquence pratique : ce site ne cherche pas à faire trouver le bon mot, puisqu’il n’y en a pas. Il propose des distinctions, et ce sont elles qui font le travail.
Deux ensembles de résultats aident à situer ce qu’on peut en attendre. Le premier, l’affect labeling, montre que mettre un mot sur un état affectif en modifie le cours. La synthèse de référence est celle de Torre et Lieberman (2018). Le second, la différenciation émotionnelle, associe la capacité à distinguer finement ses états à une meilleure régulation, moins d’agressivité et moins de recours à l’alcool. La synthèse de référence est celle de Kashdan, Barrett et McKnight (2015).
Réserve importante : cette seconde littérature est très majoritairement corrélationnelle. Elle établit que les personnes qui distinguent finement s’en sortent mieux. Elle n’établit pas qu’apprendre à distinguer finement produise le même effet.
Ce qui relève de la recherche, et ce qui relève d’un choix
La distinction mérite d’être affichée.
Relèvent de la recherche
- le fait que nommer modifie l’état
- l’association entre différenciation fine et régulation
- la distinction entre honte et culpabilité
- l’absence de correspondance simple entre une émotion et une zone du cerveau
- l’impossibilité de lire une émotion sur un visage
Relèvent d’un choix de conception
- le découpage en cinq familles
- les quarante-six états retenus et leurs noms français
- les besoins associés à chacun
- les humeurs
- les frontières signalées entre familles
Le second ensemble est la plus grande partie de ce site, et c’est celle qui n’est pas démontrée. Elle est proposée.
Ce que ce site ne fait pas
Il ne dit pas ce qu’une personne ressent. Il ne permet pas de lire l’émotion de quelqu’un d’autre. Il ne pose aucun diagnostic et ne remplace aucun accompagnement.
Il s’arrête à l’humeur, c’est-à-dire à ce qui dure des jours ou des semaines. Le caractère est un autre sujet.
Il s’arrête aussi en intensité. Au-delà d’un certain seuil (fureur, panique, terreur, déchirement), le discernement n’est plus disponible. Le reconnaître vaut mieux que le prétendre.
Références
- Barrett, L. F., Adolphs, R., Marsella, S., Martinez, A. M. & Pollak, S. D. (2019). Emotional Expressions Reconsidered. Psychological Science in the Public Interest.
- Barrett, L. F. (2017). The theory of constructed emotion. Social Cognitive and Affective Neuroscience.
- Durán, J. I. & Fernández-Dols, J.-M. (2021). Do emotions result in their predicted facial expressions? Emotion.
- Ekman, P. (2016). What Scientists Who Study Emotion Agree About. Perspectives on Psychological Science.
- Ekman, P. & Cordaro, D. (2011). What is meant by calling emotions basic. Emotion Review.
- Kashdan, T. B., Barrett, L. F. & McKnight, P. E. (2015). Unpacking Emotion Differentiation. Current Directions in Psychological Science.
- Keltner, D., Sauter, D., Tracy, J. & Cowen, A. (2019). Emotional Expression: Advances in Basic Emotion Theory. Journal of Nonverbal Behavior.
- Lindquist, K. A., Wager, T. D., Kober, H., Bliss-Moreau, E. & Barrett, L. F. (2012). The brain basis of emotion: a meta-analytic review. Behavioral and Brain Sciences.
- Rosenberg, M. (2003). Les mots sont des fenêtres.
- Tangney, J. P., Stuewig, J. & Mashek, D. J. (2007). Moral Emotions and Moral Behavior. Annual Review of Psychology.
- Torre, J. B. & Lieberman, M. D. (2018). Putting Feelings Into Words. Emotion Review.
- Witkower, Z., Rule, N. O. & Tracy, J. L. (2023). Emotions do reliably co-occur with predicted facial signals. Emotion.
- Ekman, P. & E. Atlas of Emotions, atlasofemotions.org